Parole, corps, guérison

La parole, le corps et la guérison

François SIMONNET

Si le mot "thérapie" est de plus en plus connu et circule désormais dans le grand public, il n’en demeure pas moins que la multiplicité et la diversité de ces différentes thérapies restent encore très imprécises ou très vagues dans les esprits. Par ailleurs, l’idée de "guérison" en elle-même est spontanément associée, la plupart du temps, à la prise de médicaments.

Certes, les médicaments sont utiles et constituent les instruments de traitement depuis toujours.

Nous voudrions cependant montrer que la parole, elle aussi, même si la démonstration en est moins évidente, soigne, à condition d’être une parole pleine, une parole vraie, d’où l’émotion et l’affect, c’est-à-dire le corps, ne sont pas absents.

Depuis cent ans environ, la psychanalyse et les thérapies qui en sont issues ne cessent d’explorer les possibilités d’évolution et de progression données par la parole. Mais communiquer, c’est-à-dire parler un langage d’expression personnelle, ne va pas de soi. C’est ainsi que des techniques non verbales, développées ces dernières années, ont su supposer d’autres moyens pour exprimer les émotions, même si la mise en mots de ces affects reste nécessaire.

Ainsi, si la guérison peut venir de la parole dite, elle peut aussi passer par des techniques corporelles qui, elles, peuvent mener à la parole.

SOCRATE disait déjà que la connaissance de soi passait par la possibilité de retrouver les souvenirs, ce qu’il appelait la réminiscence. C’était le sens de son fameux "connais-toi toi même". Plus tard, DESCARTES montrera avec "Le traité des passions" qu’il existe des phénomènes qui échappent à la conscience claire. Mais il faut attendre la fin du XIXè siècle pour que la pensée consciente soit destituée de la toute puissance où elle était juchée, et qu’on puisse se rendre compte que, loin de dominer faits et gestes, elle ne représentait qu’une instance, soumise à différents déterminismes (économiques, biologiques, etc.) qui lui échappent. Ici, nous ne retiendront que le déterminisme psychologique inconscient que FREUD n’a cessé de mettre en évidence toute sa vie.

Nous ne nous attarderons pas sur les conditions historiques ni sur le contexte idéologique de la fin du XIXè siècle, qui ont donné naissance à la psychanalyse. Disons simplement qu’à partir de cette époque, le statut de la parole et de la pensée conscienteapparaîtra tout à fait bouleversée et qu’il existe aujourd’hui de nouvelles manières de concevoir la maladie psychique et ses traitements.

C’est notamment la notion de mémoire qui va faire apparaître l’importance de l’histoire de la personne dans son être au monde. Or, cette mémoire de l’histoire individuelle dépasse la conscience : ce qui a marqué et qui lui a échappé s’est déposé dans une mémoire inconsciente qui se manifeste à travers les rêves, les lapsus, les symptômes dont le sens véritable n’est pas perçu. Ainsi la personne est constituée d’une partie consciente et d’une partie inconsciente au point qu’on peut dire qu’elle est autre que ce qu’elle pense être.

C’est essentiellement en utilisant l’hypnose que Freud s’est rendu compte de l’incidence de la vie de l’enfant sur l’état psychique de l’adulte. C’est à cette occasion qu’il a découvert que la mémoire traumatique de l’enfance subsistait et qu’elle n’était rien d’autre que l’inconscient. L’inconscient peut donc se définir comme le passé infantile, comme l’enfant qui demeure en chaque adulte et qui parfois gémit sous le poids de l’amnésie, adulte à qui il tente de redonner mémoire précisément à travers lapsus, rêves, symptômes, etc.

On comprendra alors que chacun peut être travaillé à son insu par des pensées, des images, des souvenirs auxquels il paraît nécessaire de redonner conscience et parole. L’expérience montre que la mise en mots, la prise de conscience permettent deretrouver un sens, puis ouvrent la voie d’un mieux être, d’une guérison.

Si la psychanalyse est dérivée de l’hypnose, elle n’utilise cependant pas la même technique, mais celle dite de l’association libre : elle invite à parler sans retenir ni juger, ni critiquer par avance tout ce qui vient à l’esprit. Ce faisant, en proposant d’associer le plus librement possible, elle vise à permettre une parole pleine, chargée des émotions les plus anciennes.Il ne s’agit plus à ce niveau de prêter attention à l’aspect instrumental des mots mais plutôt à l’aspect proprement subjectif et symbolique, ainsi qu’à la place de l’affect. Ce n’est jamais un exercice très simple : nous sommes habitués à parler un langage conventionnel sans entendre que les mots que nous employons sont aussi porteurs de mémoire et d’histoire, qu’ils peuvent être travaillés pour eux-mêmes.

Cette technique, dite de l’association libre, permet aussi de se rendre compte que c’est toujours en fonction de quelqu’un d’autre que l’on parle, même si ce destinataire n’est pas effectivement présent : nos pensées existent toujours par rapport à d’autres personnes que nous connaissons ou avons connues. Et c’est le rôle de l’analyste de se constituer comme le récepteur de ces paroles et éventuellement de faire apparaître leur véritable destinataire : l’analyste est toujours à la place de l’absent.

Le fameux silence - qui n’est pas nécessairement absolu - de l’analyste vise donc à restituer à celui qui parle la véritable destiation de sa parole et permet aussi, dans sa non réponse, l’éclaircissement du sens des lapsus ; autrement dit, le travail favorisé par le silence de l’analyste commence véritablement à partir du moment où il peut y avoir prise de conscience de l’écart qui existe entre ce qu’on dit et ce qu’on croit dire.

Car la parole libre est souvent pleine de surprises et fait émerger des sens restés ignorés. Tout le monde a fait cette expérience de découvrir un jour, comme inopinément, une signification particulière d’un mot, pourtant employé depuis longtemps. L’impression de surprise ou de légère étrangeté témoigne de l’apparition d’un sens nouveau, porté par le message, mais encore inaperçu ou inattendu. Le travail de la parole, et sur la parole procède de ce phénomène concret.

Lors de ce jeu des mots les uns avec les autres, producteurs de nouveaux sens et révélateurs d’anciennes émotions, la parole prend corps, le corps entre dans le langage et

lui donne consistance. C’est dans le discours que la parole prend son plein sens, investie alors du corps qu’elle redécouvre.

Chacun s’exprime selon son rythme et les silences sont également éloquents. Dans ce creux d’écoute de l’analyse, c’est de retrouvailles avec le passé et de construction par le langage qu’il est question et c’est là que s’engage le processus de guérison. Une comparaison nous permettra de préciser comment.

Chacun sait que l’adolescence est une période difficile, que c’est une "révolution" au sens fort, un moment où le sujet, non encore adulte, s’efforce de vivre en essayant d’oublier l’enfant qu’il a été, âge désormais "révolu". Ce temps de vie est un temps de bouleversement ... normal.

Peut paraître moins normale une dépression à l’âge adulte. Pourtant, si la comparaison avec l’adolescence est lointaine, il faut retenir l’idée que dans les deux cas, sous une forme différente et pour des raisons très diverses, il s’agit d’une "révolution" au sens de changement ; remise en cause qui d’une manière ou d’une autre indique à la fois la nécessité d’élaborer une perte et le désir conscient ou non de changement d’une vie perçue comme trop décalée par rapport au désir propre. Parler permet justement de déjouer cette falsification d’une vie qui veut changer, qui ne se trouve plus bien dans ses mots, lesquels crient le mal être.

Ainsi, ce que la parole peut faire entendre, c’est que le désir est par trop englouti dans une vie où il ne se reconnaît pas. Il s’agit alors - et c’est l’objet de "l’entreprise thérapeutique" - de retrouver ce désir qui s’est égaré dans une histoire qui n’est pas la sienne. On n’est jamais mieux dans son identité que lorsqu’on la sent bien située dans son histoire. Or, on peut se tromper sur ses intentions et son histoire, sur son passé et ses motivations profondes. Le mal être de la vie quotidienne,les angoisses, les peurs, les insomnies sont là pour nous le rappeler, sortes de ratages où pointe notre histoire vraie, notre identité véritable qu’il s’agit toujours de reconstruire.

Dans ces conditions, qu’est-ce que guérir ? On sait les controverses que ce terme soulève. La "guérison" n’est certes pas, au sens absolu, la fin de toute angoisse mais sans doute la capacité à gérer par soi même sa propre vie psychique et ses exigences. Si "réparer" peut être une visée, la guérison absolue est peut être une illusion ; ce qui ne l’est plus du tout, c’est la capacité à remobiliser ses investissements, ses buts, son mode de vie : autre manière de se situer au monde.

La guérison n’est donc pas que le soulagement mais aussi le sens donné à la souffrance, fonction d’un désir enfin émergé. C’est à la redécouverte de ce sens que travaille le thérapeute.

Mais la démarche thérapeutique n’est pas qu’un constant regard en arrière. C’est l’analyse du présent et de ce qui du passé remonte au présent qui constitue le travail, pour redonner à l’identité du sujet ses dimensions temporelles (histoire) et par suite ses capacités psychiques, dans leur plein emploi.

Pour conclure, nous dirons que parler à quelqu’un, se mieux trouver dans ses propres mots, asseoir son identité sur une histoire reconstruite constituent le but thérapeutique. Si la mise en mots et en images est comme la consigne la plus impérative pour la guérison, au sens où nous l’avons définie, dans la mesure où le corps se trouve engagé dans la mise en mots, on peut comprendre aisément qu’il y ait plusieurs voies d’entrée dans la guérison : par les mots ou par le corps, dans cette seule mesure où l’un ne fonctionne pas au détriment de l’autre.

L’association libre s’apprend, retrouver les émotions du corps aussi, mettre des mots sur des émotions également : voilà ce que proposent les thérapies non médicales.